«Qu’est-ce que j’ai? se disait-il, le cœur lourd. Qui sait? c’est l’angoisse crépusculaire.» (Un Balcon en forêt)










































«Qu’est-ce que j’ai? se disait-il, le cœur lourd. Qui sait? c’est l’angoisse crépusculaire.» (Un Balcon en forêt)









































































![Derniers galops avant le rencard, course-poursuite après des traits que je n'aurais jamais (charisme, esprit de synthèse, voix de mec), saut d'obstacle dada pour chevaux savants. Meanwhile, Aymeric se surpassait dans la blague vacharde: [telle directrice de l’École portant breloques], «c'est l'art total. Un rêve nietzschéen.»](http://www.freedonia.fr/201201/32.jpg)














A1: Bien sûr qu’il y a des personnes et des choses, pas de petites choses, qui rendent la vie chouette.
A2: Mais j’avais eu, au tournant de 2011 et 2012, cet amour avorté, bref, impossible et tourmentant pour le type de L.A., dont j’ai parlé ailleurs. Toujours la distance géographique a créé contre moi une impossibilité. Ou est-ce l’impossibilité psychologique qui s’est complu dans les distances?
A3: C’était, aussi, un tournant de l’année après d’autres. Certains sentiments sont comme les collègues: après les avoir côtoyés quotidiennement tout un temps, on perd leur trace, on les oublie, ils ne se rappellent à nous qu’une fois l’an à date fixe, ou par exception lorsqu’on s’interroge subitement: tiens, il devient quoi?
B1: De loin en loin, ces temps-là, j’ai vu Séb H dans des bistros. Je crois que, connaissant l’Ecole et moi un peu, il s’assurait que ça allait aussi bien que possible. Il avait changé de vie, trouvé une autre vocation d’aventure, était retombé amoureux.
B2: Je repris le chemin de Stras-, me promettant d’être le censeur pamphlétaire de cette Ecole absurde, de Me Foutre Carrément De Tout, fort aussi de cette question posée par mon chef à mon départ : «tu ne veux pas quand même finir dans les grands corps?» : et c’est vrai, au-delà des ambitions moutonnières du classement, d’une inscription à un énième tableau d’honneur (mom would be so proud), le voulais-je? N’était-ce pas demander un ultime report d’incorporation dans la vie?
B3: «La vie semblait se dérouler plus vite que les pensées.» (La marche de Radetzky)
C1: A Madrid. Mes carnets, mes photos de cette époque sont pleins de citations, d’images de désuétude 1950 prises un peu partout. Elles se répètent. Sans projets de voyage, sans Roth, Modiano, Gracq, Simenon, Barbara Hepsworth, sans les enseignes abandonnées, ces autres compagnons qu’on se donne, je n’aurais pas trouvé en moi-même de sens à ma déambulation, ni la force de poursuivre.
C2: «Cette prostitution inouïe des toisons». BoxingBoy citait Saint-Simon évoquant, déjà, les faux plans madrilènes. Il me semble que sur lui aussi, à cette époque, s’est abattue une tenace angoisse.
C3: Il pesait comme un temps d’insurrection civile, un air lourd; une grande manifestation était annoncée. La dureté des temps étouffait, il fallait marcher, camper à nouveau sur les places, ou rouvrir quelques espaces à la marge, comme Camilo. Et discuter jusqu’à pas d’heure dans des troquets perdus, manger des tapas hasta fin de existencia.
D1: Ma promenade verse spontanément au centre de Paris. C’est le réceptacle des désirs, des espoirs et des souvenirs. Il me faut faire l’effort de remonter à l’amont.
D2: Aux Folies Bergère, un meeting de campagne fut l’occasion du meilleur et du pire. Bambi avait évoqué avec une élégance merveilleuse les temps anciens, le combat pour être soi, pour être dignes et libres. Geoffroy Did:er était venu narguer l’assistance du mépris qu’ont les parvenus, les réactionnaires et les porte-flingue, mépris qui leur tient lieu de style, de métier et de ligne politique. On avait hurlé notre dégoût de de cette honteuse compradore et de cette sale période, dont nous ne savions pas encore si elle devait finir bientôt.
D3: J’ai été stupéfait, triste, enragé aussi, d’une conversation avec un ancien camarade de ScPo, un type jusque-là d’une droite classique et présentable: un balladurien. Dans un dîner avec Matthieu DC et Fillette, il expliqua très placidement que, oui, il y avait trop d’étrangers en France, qu’après tout le droit à une vie familiale normale n’était qu’une contrainte internationale dénonçable. J’ai rompu, en mettant un terme au dîner en criant; ça m’a laissé l’amertume à la bouche.
E1: Dans la banlieue de Manchester, avec Liam. A perte de vue, ces villas de brique mitoyennes, certaines et fort enjolivées de pignons et de colonnades. Elle évoque le Blitz, un échange scolaire (au temps où le laitier livrait encore), d’innombrables colocations d’adultes d’âge mûr, le jardinage et les horaires de bus. Il s’en dégage tellement de mélancolie, de grisaille, de laborieuse résignation qu’il paraît que le crachin la baigne continûment.
E2: D’un autre côté, la campagne anglaise par la fenêtre du train, rebondie et neuve, pittoresque, confirme le plaisir fiable de Constable et des séries policières du dimanche soir.
E3: A peu près à cette époque-là, je rejoignis Fillette à un meeting de Mélenchon et il me proposa de tracter avec lui et les pédés du Front de gauche, à l’entrée du Palais des expositions. C’est ainsi que je repris une vie militante.
F1: A Meudon, les rues le dimanche soir sont abandonnées, mais vivantes et pleines du chant des oiseaux, du palpitement des odeurs végétales et du murmure lointain des moteurs: voitures égarées, hélicoptères d’Issy, avions d’Orly. Les porches des maisons sont désertés, archétypiques et mine de rien effrayants, comme dans un tableau de Magritte. Les lucarnes s’allument en haut des pavillons mais on craint de ne jamais croiser âme qui vive.
F2: Mon anniversaire de cette année-là fut un nadir. Ma famille l’avait zappé, reporté à l’infini pour mener des tâches plus pressantes. Je me sentais raté et seul. François et Nicolas B2 et le «récital emphatique» de Michel Fau me changèrent les idées, et la drôlerie de Giray inopiné.
F3: «Le mal de n’habiter nulle part»: touriste jusque chez moi, je logeais temporairement rue de la Roquette.
G1: Paris avait de nouveaux lieux, sinon une nouvelle attitude. Le Raymond Club qui offrait l’intimité d’un ancien club échangiste, le Bonne Nouvelle où l’on revivait le mardi la bruyante parade des désirs et des vanités qui s’ébrouent, le dimanche, au Rosa Bonheur.
G2: Un peu partout, Jérémie et Alex Nippon baladaient une ironie douce, des goûts de luxe et pas mal d’empathie.
G3: Le soir de l’élection nous avions comme tant d’autres déboulé place de la Bastille, et j’avais roulé des gamelles à un Québécois sympathique. Les mouvements de foule nous entraînaient de ça, de là, et menaçaient de nous engloutir.
H1: Il fallait beaucoup de pédagogie ou de contorsions, pour faire le point de ma carrière comme de ma vie affective, et ne pas passer pour un loser.
H2: Rien écrit à l’époque de mon stage à la Compagnie du métropolitain. Sans doute que l’absurdité professionnelle, la sensation honteuse du surnuméraire et la désorientation de la balle de ping-pong atteignaient leur extrême. Pourtant, ma curiosité du pouvoir comme des schémas de transport se délectait de rebondir de cénacles discrets en ateliers de réparation, de cabine de pilotage en placards au siège.
H3: Je notais: Plus qu’assez de me demander depuis 3 ans ce que je vaux, ce que je veux faire, plus ou moins qui je suis. La plupart des gens de sont pas contraints de se poser ces questions tous les matins au petit-déjeuner.
I1: Somme toute, c’était logique de passer cet été là à L.A.
I2: C’était bien d’être venu y faire le deuil de ma belle idée de l’hiver, idée belle de la beauté du Diable.
I3: Je voulais voir tout le googie, toutes les friperies, tous les musées. Alors, comme peut-être maintenant, je me suis raccroché à ces obsessions, dont le vernis ne cachait pas toujours ma peur.
J1: SophCo quant à elle faisait une fixette sur sa ligne, et donc sur les sushis. Nos désirs vacanciers allaient en directions opposées: visiter ou pas, bouger ou se poser, la ville ou la nature, faire un régime ou tout goûter, draguer chez les pédés ou sortir ensemble. Je retrouve de cet août de belles photos mais peu de traces de ce qui a dû être un nouveau grand moment d’irritation réciproque.
J2: A Palms Springs, un oasis Wallpaper, un mirage kitsch sauvé de l’ensablement par l’énergie de centaines de folles rétro-déco.
J3: L.A. est la plus occidentale des villes de l’Ouest. Aucun sens, que de la surface. Gâchis du spectacle et spectacle du gâchis. Splendeur laide. Rien d’étonnant à ce qu’on y mette en scène tant d’apocalypses, filmées ou sectaires. Ca sent la fin, le paroxysme. Ca tourne en rond (ville de voitures et de pellicules).
K1: Back in France: Mes amis unanimes proposaient de me sous-traiter à un psy.
K2: Derniers galops avant le rencard, course-poursuite après des traits que je n’aurais jamais (charisme, esprit de synthèse, voix de mec), saut d’obstacle dada pour chevaux savants. Meanwhile, Aymeric se surpassait dans la blague vacharde: [telle directrice de l’École portant breloques], «c’est l’art total. Un rêve nietzschéen.»
K3: «Reste avec nous. Le soir approche, et déjà le jour baisse.»
L1: Enfin, ce fut la dernière classe, c’est-à-dire le dernier examen. Je voyageai; j’eus, à nouveau, la tentation d’Istamboul. Serdar, Webhi, Giray me baladèrent un peu partout, dans les arrières-cours envahies d’arbres, les bars en étage, les standup en sous-sol et les vernissages en banlieue. Les soucis se dissolvaient vite et d’abondance, tel le sucre dans le thé.
L2: La ville continuait de réserver sa part de rêve et de surprise. Courses qu’on remonte en panier à la corde, chats lymphatiques des soldeurs de livres, passages oubliés où sommeillent des révolutions, noms nostalgiques des immeubles, lenteurs des quartiers lointains, rock anatolien, traversée imaginaire, cimetières de poche, tailleur pour hipsters. Les vendeurs de marrons, de jus de grenade, de moules (les baraques à moules sont aussi les lieux canaille, les restaurants tripiers); les marchands de pain au sésame qui les portent sur la tête; les porteurs de thé et de soupe, enfants ou vieillards, et les cireurs de chaussure; les crieurs de loto. Les placides pêcheurs de la passerelle. Vieilles voilées vendant des Kleenex. Enfants en uniformes anglais. Cafetiers en gilets de laine. Marchands d’ombrelles transparentes suscités par la pluie. Cent brimborions orientaux, comme au Japon. Pamuk s’est gargarisé de ça, assez facilement. Reste qu’à Istamboul, le passé se balaye plus lentement qu’ailleurs.
L3: Tekyon: en boîte avec le plenum du parti Baas et l’association des folles souffrant d’hypertrychose. Après, on embrasse de jeunes écervelés dont les divinités protectrices sont les travelotes de la rue et Kylie Minogue. Histoires sans parole ou mal traduites.
M1: Taksim avant «Taksim». Déjà l’absurdité cupide, défigurante et réactionnaire des grands projets était apparente. On parlait de mobilisation pour sauver des arbres en centre-ville.
M2: Notes sur les chats: A certains coins de ruelles, des tas de croquette; y a-t-il un service public des chats a Istamboul? – Des Stambouliotes comme de leurs chats, il ne faut pas préjuger à leur doux yeux clairs ou à leurs dures moustaches sombres. – Bruine maritime. La poisse et la boue. Là seulement, les chats disparaissent et la foule se disperse un peu. – Istamboul est comme les chats qui la hantent. Son sommeil est doux et hypnotique, son mystère a sept vies. Mais il ne faut pas trop s’y fier quand il ronronne éternellement ou fait du charme: il peut frapper d’un vif coup de patte, comme un étrangleur ottoman. D’ailleurs, les voitures de police aboient plus qu’elles ne crient.
M3: Je rencontrai Alptekin, de Besiktas. Avatar parachevé de mes envies d’amant. On devisa en prenant le thé, au milieu du bordel à vapeur. Il releva qu’il pouvait aussi bien fumer puisque tout le lieu était illégal.
N1: Passage des panoramas: Le Bosphore est tellement fascinant que même les Stambouliotes, peut-être les citadins les plus placides de tous, austères comme des Barcelonais, rentrés comme des Londoniens, pensifs comme des Polonais, méticuleux comme des Helvètes; même eux lèvent la tête de leur lecture, dans les bus et sur les vaporetti, lorsqu’il se découvre à eux à nouveau.
N2: A Paris, il y avait dans l’époque une tentation carnavalesque, une fuite-mascarade avec sexe et alcool. D’une fête à la suivante, sans plus passer par le travail, la sobriété, l’ennui, les hiérarchies sociales. Berlin. Le refus des temps morts, la peur de l’ennui, les journées plus pleines.
N3: Comité Central publia, lui, son premier roman, dont le thème du coup paradoxal était: jamais rien n’arrive. A la fête de lancement dans l’automne parisien, Alex Nippon disait un de ses vers comme en écho: «…la tiédeur du stuc»
O1: La saison du classement. L’amphi-garnison arrivait, où l’on joue au puzzle avec la vie des gens.
O2: «…une argumentation riche mais peut être trop conceptuelle», me reprocha-t-on, comme ultime couleuvre à avaler.
O3: Un corbeau s’ébroue comme un chien dans la fontaine du bassin du Luxembourg. Un touriste chasse hargneusement les pigeons, comme un enfant. Ceux que cela n’amuse pas, à qui cela ne suffit pas, ignorent le bonheur. Ici, toute la laideur du monde, et même celle de la tour Montparnasse, sont acceptables. Il y fait un froid féroce et le soleil perce les nuages.
P1: Tout se termine par des chansons, même 2012. En voici deux (paroles de Crame): «On veut le mariage, le veuvage et l’héritage! / On veut l’adultère, la pension alimentaire!»; «Oh Taubira / Tout c’qu’on veut, c’est l’mariage, l’adoption, la PMA / L’égalité comme tout l’monde c’est tout c’qu’on attend de toi / Oh Taubira!»






























A1: Juste après, j’ai eu le concours, finalement. Mais loin d’exulter, j’ai juste ressenti de l’incrédulité, tant j’étais persuadé de l’avoir à nouveau raté. Je n’ai, alors et maintenant, pas éprouvé de joie, mais un lâche soulagement.
A2: Dans le succès comme jadis dans l’échec, mes amis m’accompagnèrent.
A3: Le souvenir de notre conversation, déjà, s’estompe. On faisait un résumé des épisodes précédents («en votre absence…»), NippleLoki expliquait la précarité des enseignants.
B1: Bien sûr, on vous rappelle tout de suite, quoique entre les lignes, que la réussite au concours n’est qu’une illusion d’optique. Derrière l’exaltation républicaine et l’éphémère coup de fouet pour la confiance en soi, on sent très vite que le plus dur ne fait que commencer.
B2: Emmanuel de Ngroung, guide assermenté du Vieux-Paris, m’avait baladé depuis les bétons encore frais de la ZAC Rive Gauche, via les restos louches du Chinatown et les splendeurs seventies du 13e, jusqu’aux recoins charmants et Art Déco de Montsouris. Il connaissait chaque rue, pas encore chaque immeuble.
B3: Il y aurait donc, à l’est, du nouveau. Du nouveau tous les trois mois. Il me fallut prendre mon souffle, avant deux ans de pingpong géographique.
C1: Au Nouvel An, on avait pris du champ dans la gentilhommière de BoxingBoy. Elle était vaste et à moitié à l’abandon, luxueuse ici et décatie là, un peu hantée, comme un revers de fortune.
C2: Pendant que Maaxxx surveillait la situation sur le front de la e-drague ycaunaise, on cuisinait un cassoulet. C’était doux et rassurant comme de lancer un feu dans l’âtre.
C3: Les Nippon étaient débarqués tard avec le vin et l’air de Paris.
D1: En 2011, dans un dîner d’adieux à Paris, on criait plus fort que la table d’à côté, on mangeait des cochonnailles.
D2: SophCo prédisait sans cesse la retraite en bon ordre de son amourette, et sans cesse il semblait qu’elle dût se prolonger encore.
D3: Matthieu DC jouait les consultants en look pour François B2. «Tu laisses mon mec et ses nœuds de cravate tranquilles!»
E1: Comme Budapest, Vienne flotte dans un costume trop grand pour elle. Avec l’hiver (Budapest aussi, je l’avais visitée par grand froid), elle est par districts entiers comme désertée. Différence, dans mon souvenir Budapest est uniformément de la couleur dont se patinent les pierres et ne frappe que par la démesure des étages et des boulevards, alors que Vienne parvient avec la même bouffissure à charmer l’œil, peinte en cent nuances pastel improbables.
E2: Vienne, nid d’espion où les avenues sont surtout solitaires, comme un décor de film noir à la remise. On se croirait dans Le Troisième Homme: la nuit tombée, le glas des églises angoisse comme un pressentiment, et qui dans le noir rompt de son pas le silence, effraie. On se hâte sur les pavés gluants de neige fondue. Du haut d’appartements gigantesques et lointains, on a soulevé le coin d’un rideau pour observer.
E3 : Et vraiment, Vienne engloutit d’abord comme un Tanger continental, connecte en interzone louche, fait un repère pour les proscrits, les aigrefins et les taupes. Comme dans un roman de Pierre-Jean Rémy, les rues de Vienne cachent de curieuses vieilles boutiques de livres anciens, qui sont peut-être aussi une façade pour d’autres trafics. Ces antiquariats poussiéreux, encombrés, leurs couloirs plein à ras bord de grimoires, semblent perpétuellement fermés. Ils affichent les horaires d’ouverture bornés et tout théoriques d’une église romaine.
F1: Elle me semblait loin, l’utopie sociale-démocrate évoquée par Farkas, même quand je longeais en rentrant chez moi le square éponyme et les innombrables HLM municipales.
F2: Toute une sociabilité de café se révélait, mitteleuropéenne par excellence. Les cafés se faisaient tantôt salons de thé pour dames de patronage gourmandes, tantôt foyers de la lassitude lounge, pour la jeunesse des dimanches affalée sur les banquettes, se remontant à coup de mélanges. Vienne hésitait sans cesse entre petit Berlin et gros Wiesbaden.
F3: Car il y a, derrière la meringue immuable à la Sissi Impératrice, une autre ville, une capitale, certes provinciale, mais jeune, sympathique, vivante et décontractée.
G1: La ville, prisonnière de son passé, ou simplement plus chanceuse que Paris, a conservé l’art de l’enseigne.
G2: Il faudra d’ailleurs, mais une autre fois, détailler par le menu les cafés viennois.
G3: Ce n’est pas la ville de Freud pour rien. Il y a de la folie chez ces gens. Parfois, je me suis dit qu’ils sont frappés de crétinisme consanguin, alpin, et parfois j’y vois une neurasthénie fin-de-siècle qui les épuise de culture et de refoulement, un terrain fertile pour tous les fétichismes.
H1: «Les voyages ont ceci de merveilleux qu’ils vous font rencontrer des lieux inconnus qu’aussitôt vous fuyez plein d’effroi». (Elfriede Jelinek, Lust)
H2: Les mecs viennois. Puissants, racés, fiers mais bêtes, prêts à la saillie et au petit trot, ils semblent des chevaux de course au rencard, destinés à la réforme: toute cette belle énergie, ces beaux muscles tendus vers rien. On dirait des atlantes au chômage, qui pourraient tout faire : habitué SS du One-Two-Two, diabolique entrepreneur jeune premier chez «Derrick», champion de ski carnassier, patriarche à Wolfsegg. Ils sont les rois du monde.
H3: Alternativement, de gentilles gens de province, des HSH quadragénaires, hétéros dans la vie, un peu ploucs, solidement bâtis, têtes de chou, francs comme le pain et bons comme la messe du dimanche, comme une grasse matinée ; beaucoup d’ironie à leurs propres dépens, qui les rend un peu excentriques. Red Bull versus Bœufs roux.
I1: Le Machin hébergé par «Le Bidule»…
I2: … pour voir d’un peu plus près la Carrière à laquelle je m’étais, une fois ou une autre, destiné.
I3: Parfois il me semblait que, dans le concert d’oriflammes hivernal sur la piazza, le drapeau de Saint-Christophe-et-Niévès battait au vent plus fort que les autres.
J1: Le doute affleurait.
J2: Doute sur mon avenir professionnel, sur l’absence de choix qu’avait été une vie toute de devoir, doute presque métaphysique. «”J’étais capable par moments, sans avoir à faire le moindre effort, de voir au travers de la création qui n’était d’ailleurs elle-même qu’un formidable épuisement. ‘Par moments’, dis-je’.'» (Thomas Bernard, Perturbation)
J3: Et à Bruxelles aussi, dans le décor de plastique et d’amiante pour moi si beau des bureaucraties FrItaLux, je ne savais plus bien de quoi demain serait fait, ou devrait l’être.


















A1: Je retournai à Szohod, chaque mois où presque, car c’est là qu’étais mon amoureux. J’ai le souvenir d’immenses retards ferroviaires, de congères de compétition, de villes assiégées par la neige, traversées à tâtons, incolores, désertes, géométriques : des esquisses d’utopies modern style. Le souvenir n’est pas distinct, comme je l’évoque à bord d’un autre Thalys-tortillard, qui lambine dans la campagne artésienne, verte, chaleureuse et pittoresque comme un Constable, dans son printemps tardif. Du blizzard au cirrus.
A2: A Paris j’avais repris les vieilles attaches. Alex Nippon était à l’aube de sa carrière de poulet, qu’il lui tardait de commencer pour de bon. Ivan épanouissait ses pieds dans le plat de l’investigation de presse. Alex STAPS parlait plus péremptoirement que jamais dans les assemblées (il réservait sa sagesse et sa drôlerie pour les petits comités).
A3: Le Lobby Gay tint conclave – pas loin derrière vous.
B1: Je redevins étudiant, comme si toute ma vie adulte n’eût été qu’une longue prép’ENA. Les cours alternaient, dans un faux rythme d’éreintement et d’oisiveté coupable. Il me semblait toutefois flotter un peu, glaner les bons points sans effort, capitalisant sur l’avance de toutes mes prépa passées, ou peut-être touchant à ce but que BoxingBoy m’avait reproché (jadis, à Venise) d’éluder : préparer l’épreuve froidement pour y réussir, plutôt qu’en faire un motif d’érudition ou un enjeu personnel.
B2: Avec la prépa, je dus suivre l’actualité de plus près. Lire et écouter les nouvelles, chaque jour de cet automne d’identité nationale, de cet hiver de précipitation réactionnaire, fut «mon cilice et ma discipline» : brique à brique dans la vitrine, le pouvoir cassait l’Etat pour montrer son inefficacité. Par idéologie, il gérait le pays comme une marque de shampoing. Chaque nouvelle «réforme» annoncée, chaque opinion vociférée par les chefs de produit du sarkozysme m’était un coup à l’estomac, une balafre au moral. L’accumulation d’incompétence, d’arrogance et de vulgarité devenait telle, que même quelques hauts fonctionnaires conservateurs, nos enseignants, s’en émurent.
B3 : «Cette musique est anxiogène. – Pour moi, elle est juste sexuelle. – Merci, tu viens de m’épargner 10 ans de psychanalyse.»
C1: A Bruxelles, menés par LzMry, nous hantions les rades rigolos du quartier des puces ou les bars à minets du centre, sortis intacts d’un souvenir sixties à la Dutronc. Rob était très fan de Popote.
C2: A la demande générale:«Et alors, tu l’as présenté à tes parents ?»
C3: Ma mère disait : «Compositeur, c’est original…», comprendre : «il ne doit pas manger à sa faim.»
D1: En décembre, Rob donna un beau concert moderne dans un opéra itou.
D2: Avec SophCo, nous prîmes le train-couchette, celui qui desservait les vacances: Orléans-Tours- Limoges- Vindrac -Toulouse entre les fêtes. (Ce train a disparu depuis; et avec lui la mémoire de mes étés d‘enfance, celles qui me reviennent du plus loin: le lent ébranlement du train au sortir de la gare, entre les ombres urbaines mystérieuses, les wagons en rade et les pavillons d‘approche. Au matin, on se déliait les jambes, à la longue fenêtre du couloir, à voir filer les derniers kilomètres.)
D3: Ce fut, comme tous les ans, le rituel de la visite à mes grands-parents. Mais dans une Maison, loin de leur maison, ils n’avaient plus rien de la superbe, de la maîtrise de la situation qui avaient déjà commencer à filer les années précédentes. Tout cela tient à peu de chose, un vêtement, une coupe de cheveux, la haute main sur la discussion. Ils faisaient bonne figure, voilà tout. Alentour, de vieilles personnes erraient, reniflaient notre table et notre situation l’air de rien, avec concupiscence.
E1: Matthieu DC rebondissait d’une histoire amoureuse à l’autre, sinon à la suivante. Il croisait les belles-familles, couchait avec un agent triple (ex «Facho-Mignon»*), disait: «je veux coucher avec» ou «pourtant je ne l’aime pas» ou «pour ou contre l’avortement».
E2: «Ce que je cherche, c’est la folie à deux» confessait-elle, dans la généralité. «On sent bien qu’elle envoie du bois», notait-il, d’une autre.
E3: De leur côté, les TBS avait essaimé aux quatre vents, mixant ici, exposant là, DA un jour, romancier peut-être le lendemain. Depuis la fin des Mort aux Jeunes, s’ils se conservaient l’amitié, ils n’avaient plus je crois cette intimité exclusive d‘auparavant. Les configurations de leurs, de nos liens s’étaient démultipliées en s’espaçant: le Bureau de mode, les collaborations aux ambitions avant-gardistes des Bibis, mille soirées aux DJ-sets kaléidoscopiques, les vacances balkaniques.
F1: C’est le paradoxe du «couple libre», de l’émancipation que j’ai voulue de mon désir et de ma fidélité. Pour qu’un seul garçon ne puisse me faire jamais beaucoup souffrir, j’ai accepté que tous les garçons me blessent un peu tous les jours.
F2: Il flottait sur l’Etat comme une impression de fin des haricots.
F3: Je proposai mon appartement en chambre d’hôte, pour joindre les deux bouts. Pour des raisons obscures, il fut surtout loué par des gens improbables, genre famille en habitat collectif Lettons/Ouzbeks, gastronome israélien postadolescent, humanitaire iranien du Tchad.
(histoire sans image)
«I’ll shoot you», avait dit Artemis. Je crains les augures. Dans le passé j’ai croisé un Gabriel à mine d’ange, mais qui n’annonçait que la résurrection de soucis amoureux (pas avec lui, d’ailleurs. Il fut furtif, comme son message). Accrocher Artemis d’un coup d’œil, d’un trait : la séduction est toujours trop belle pour être vraie; elle est trompe l’œil, ironie du destin, flèche du Parthe; du désir, nous sommes les cocus, nous portons ses cornes tels Actéon. D’ailleurs, Artemis s’était couché avec un empressement chypriote (ou si l’on veut une camaraderie mancunienne); mais il se leva et disparut de ma vie avec une froideur britannique.
L’horrible fut mon sang-froid, dans l’évènement et dans les contre-mesures. Pas d’urgence aux urgences, ni colère, ni véritable angoisse. On se résigne si facilement aux protocoles, puisqu’ils nous sont connus d’avance. Fatalisme ex post.
Comme si, d’un malheur à l’autre (tel deuil, tel flip vénérien) la peur s’anesthésiait; comme si elle seule avait pu jusque là gendarmer mon comportement, et menaçait de faire défaut. L’abîme serait devant moi, béant: dans ce refus que le recul, que la retenue s’insinuent dans le jeu de mil e tre; c’est-à-dire, en consentant implicitement, par inertie, que l’enchère s’augmente d’elle-même. Donjuanisme ex ante.






A1: Rentré, j’eus subitement beaucoup plus d’occasions, et de meilleures, de dire «La France» au lieu de «je». Encore étais-je écouté et cru pour ces mots. On m’avait dit de m’occuper de la Cour, de la Conférence et du Tribunal, de guetter du coin de l’oeil Radovan et Jean-Pierre. Quoique entré par la petite porte, il semblait soudain que je pris part à de grandes choses. J’étais submergé à la fois de responsabilités, de travail et d’angoisse.
A2: Plusieurs impressions fortes de ma profession se précisèrent: qu’elle n’est passionnante et intense que par exception; que certains compétiteurs comme l’A… s’y font, désormais, une place incontournable par leur professionnalisme carré; que la maison-mère laisse ses filiales dans le désarroi, dans l’ignorance et parfois de côté. J’appris beaucoup aussi sur la respiration d’une négociation, sur le besoin d’aller et venir entre le plénier et l’intime, entre le poker-face et le bazar.
A3: Puis ce furent les dernières visites à R-dam, à A-dam, et le détour par tout ce que je n’avais pas pris le temps de voir en 3 ans. A A-dam, BoxingGirl était toute chamboulée. Devant des sushis, elle m’avait expliqué comment elle reprenait le dessus.
B1: Avec Rob, on s’était dit des choses importantes, fait des serments qui pavent l’avenir. Tout cela avait été émotionnel, par surprise un peu.
B2: A l’automne aussi, les trente ans de LzMry furent aussi l’occasion d’une (fausse) dernière venue à Bruxelles. Il faisait étrangement doux, ShiningRubis avançait dans son entreprise, et Crame fomentait le projet de devenir une femme à barbe banale.
B3: Pendant trois ans, j’avais pêché contre la Hague en pensées, en paroles, par action et par omission. J’avais fui la ville, j’en avais médit, j’avais maudit le sort de m’y avoir exilé. Pourtant, j’avais pris goût à son rythme provincial, à mon confort domestique, j’avais noué des amitiés ici; et tout cela me manquerait. Ainsi, même dans le poste le moins distant et le moins remarquable, le départ, qui pourtant était le retour, était difficile comme un adieu.












A1: A R-dam, Mamy montrait des signes de fatigue mais continuait à marche forcée.
A2: Elle disait à Thérèse «Ah non, vous n’allez pas payer ça, après vous ne mangez pas pendant huit jours», qui répondait «et qu’est-ce que ça peut bien faire!»
A3: Et puis j’étais retourner dans Paris délavé de soleil et de printemps, pour fêter mon anniversaire et parler paternité et business avec FiX au fin fond du XXe.
B1: J’avais mariné dans la peur, mais point trop les révisions, avant mon oral pour rentrer en classe préparatoire au concours de l’école permettant d’accéder éventuellement à une promotion professionnelle. Tout de même, j’avais été pris. (Barbara Hepworth, Gerrit Rietveld)
B2: A La Hague, Crame allait voir Charles Taylor en son déni, et pour lui-même traçait un avenir de femme (gitane) à barbe banale. Chaque matin, comme les semaines de travail, il émergeait en matant l’internet social-cul.
B3: Rescapée de l’insolation, SophCo se demandait si son été serait fait d’un gigantesque congé sabbatique ou juste d’un plan social. Elle doutait qu’on lui trouvât un mec potable en ligne.
C1: Et après tout, l’été était venu, l’été batave qui tousse grassement comme un automne asthmatique, l’été beau et luisant comme un sanatorium de bord de mer. Le travail avait curieusement redoublé, et c’était bien agréable, de s’affairer ainsi mais dans des bureaux calmes, vidés par les vacances des autres.
C2: A Berlin, on avait fêté en force les trente ans d’Idan STAPS, Rob et Dani avaient accompagné impromptu des tubes de Chava Alberstein et «La chanson des vieux amants». On s’était rassasié et plus de délices veggie, et puis on était tard parti danser, ou dormir, ou papoter, dans une boîte/squat/jardin de bord de voie ferrée. Dans la ville qui ne travaille jamais, rien n’avait plus d’heure.
C3: On avait fait un tour du Kreuzberg gauchiste et pédé, et les pèlerinages de Sans-Souci et du Reichstag. Xavier disait: «Ilan Halimi, c’est la Shoah des Sépharades!» et refusait de chanter en public: «I’m not your Sephardic monkey!»
D1: Rob aussi avait fêté son anniversaire, courant d’un point de la ville à l’autre, s’ébaudissant d’une choucroute à la crème.
D2: Alex avait parlé caca et sida, et tombé le maillot pour chanter «Toxic» dans un karaoke; la routine.
D3: Et moi, je continuais d’avoir mes doutes et mes colères. (Sigmar Polke).


















A1: Il y a des semaines, BoxingBoy était venu rendre visite à sa soeur à A-dam. Amoureux craignant l’éconduite, il terrait son angoisse dans la confection de soufflés au fromage.
A2: BoxingPhoto fêtait dignement la quille et la crise au Jeu du téléphone.
A3: C’était juste avant que je ne passe le concours d’entrée dans la prépa du concours d’entrée. Du jour des écrits: la Villette comme un cauchemar eighties de béton dans le froid net du petit matin avenue Jean-Jaurès, la Villette Géode et Halle étincelantes le soir au grand soleil de printemps, l’apéro et le digne dîner carnivore avec les Ngroung, je n’ai hélas pas de photos.
B1: Je n’ai pas beaucoup parlé de Rob, non plus. Crame dit: «ah oui, j’oublie toujours pour ton amour.»
B2: A Paris, la PELTAG envisageait la privatisation. Bientôt, ShiningRubis dirigerait une société de gardiennage de la mode.
B3: DC disait: «mes parents sont en plein revival de la Shoah.»
C1: Pourtant, on ne se quitte plus. Ainsi, cette visite, cette promenade à Breda.
C2: A Paris aussi, tea-time et cancans avec Maaxxx, depuis les chics toits du boulevard Raspail.
C3: Un dîner chez Marie-Gabrielle. On discutait avec Nico No-Photo de l’Etat et de ses serviteurs.
D1: Le dimanche, on avait été voir une expo yiddish avec les STAPS. Alex parlait de son manuel de gender studies, d’un journal féministe historique…
D2: … et François B2 réinterprétait: «… elles impriment ça à deux au fond d’une cave, ‘t’as bu tout l’alcool, on peut plus ronéotyper, à cause de toi le numéro annuel de Nouvelles Etudes féministes est pas sorti!’»
D3: Les B2, eux-mêmes, avaient blanchi leur nuit et leur foie avec BoxingBoy et Maaxxx au Banana Café.
E1: Le samedi, avec Matthieu DC, on avait parcouru le Marais désaltéré de soleil printanier, tout terrasses et jolis garçons à vélo. Sortie de La Perle: «c’est la fête des blondinax ou bien?!»
E2: Dimanche soir, ShiningRubis sombrait dans l’abîme de sa relation striver / slacker avec son fuckbuddy.
E3: Crame continuait son Catalogue des garçons de l’Union latine et de l’Union pour la Méditerranée. Bientôt, ce serait la Croatie!
F1: Et le lundi, on discutait avec Morgie dans les files de Beaubourg et attablés dehors, d’An vue à Bruxelles, de ses projets, du job à trouver à Paris ou ailleurs: «Je suis plus Madrid que Barcelone. J’suis snob quoi!»
F2: A Meudon et à Sèvres, j’ai un peu circulé et beaucoup pris de photos, avant que je n’oublie, avant que tous ces beaux vestiges ne soient déblayés par une malencontreuse rénovation.
F3: Chaque maison était un lest de souvenirs, de songes, de paralogismes d’enfance, d’anecdotes et d’archétypes. Même les immeubles que je découvris, la mystérieuse rue Estelle que j’osais emprunter pour la première fois, les remémoraient, les confirmaient.










A1: Pourtant, il y a deux weekends, tout avait bien commencé. A la cantoche de la banlieue du business — Levallois — , Adiabou et Crame étaient bien mignons: jolis et juvéniles, vivaces, drôles, mordants.
A2: Crame en l’île avait laissé surnager sa sensibilité.
A3: Le samedi, paradoxalement irrité du bond en avant d’homophilie de sa daronne, Matthieu DC disait: «il faut que je choppe le blondinet pour pouvoir le présenter demain à ma mère.»
B1: «il y a deux chemins dans la vie: se rendre compte qu’elle n’est que malheur et vanité et porter cette vérité toute la vie comme une croix. Ou alors, comme Bernie Madoff, être dans le déni, passer une vie de golf, de margaritas et de putes roumaines. L’étrange est que la plupart des gens font le premier choix plutôt que le second.C’est la grande énigme de l’humanité.»
B2: Au Central, mon père (…)
B3: A Drouot, nous étions venus écouter le «frère de Sarah Bernhardt», un commissaire hors d’âge, déclamer emphatique et crescendo: «approchez-les moi que j’observe ça… aaaah, belles pièces, il y en a deux: elles font pendant… ce n’est pas à gauche, ce n’est plus au centre c’est à droite… oh ouiii madame, bel achat!»
C1: Idan déplorait la dérive fasciste de la Knesset, sans moins vouloir rentrer là-bas. Alex publiait une belle tribune mobilisatrice. Ainsi, les amis sont ceux qui vous rappellent à la rage, qui vous maintiennent en vie (aux deux orthographes).
C2: Le soir, à l’apéro, nous avions aimablement parlé avec J*** de son improbable et épuisante vocation de leader du mouvement universitaire. Entre le pâté et le tablier-de-sapeur, il racontait son flirt prolongé avec la mort. L’effroi me saisit. Tout soudain fut sur la table, tout ressurgit dans cet échange étrange sur la fidélité et la confiance, de mes propres lâchetés amoureuses, des impasses, des biais, des tête-à-queue sans explication que j’avais tant pratiqués avec lui et depuis.
C3: Et parallèlement, partout dans Paris, rarement avais-je trouvé la violence aussi palpable, jeunes filles se castagnant dans le métro, jeunes gens s’abattant sur Châtelet en meute.
D1: Plus tard, à la douche, le blondinet hétéro, parfait et afrikaner du club de gym a entamé une conversation sur tout et rien; il m’avait cru voir dans un nightclub pour plagistes et filles à gros seins. Malgré tout le temps passé, je suis à la merci des situations et de mon désir absurde, aujourd’hui comme à 17 ans. Lui reste le maître de ce monde, il fait fi des sous-entendus et des ambiguïtés; je suis seul troublé qu’un joli garçon me parle la bite à l’air.
Je n’ai pas pris, c’est dommage, de photos des canaux pris par les glaces. Ils avaient, selon l’endroit et l’heure, l’allure de natures solitaires, rendues aux canards et aux brouillards, faisant de la ville un désert nocturne ou une carrière: lugubre, minérale, poudreuse et frisquette ; ou à l’inverse s’agitaient des foules gamines des cours de récréation. Le plus beau fut la débâcle. Les tranchées de glace inondée devinrent noires, luisantes et éphémères comme l’asphalte de belles avenues toutes neuves, lisses et opaques comme des miroirs hélophytes.






A1: A Paris, je dînai avec Matthieu DC, dans son nouveau look Harvey Milk et sa nouvelle passion aquariophile.
A2: A la MAJ, sur le lit d’enfance de Crame devenu le divan divinatoire de LzMry, je papotai avec Panda, toujours heureux, doux et sexy comme son pull cachemire. Vlöörenz demandait «sur l’échelle du bonheur êtes-vous heureux? 1 c’est la Shoah, 5 la social-démocratie, 10 le mariage.» Fillette avait ressurgi aussi, comme si de rien n’était.
A3: Mes amis et moi avions vieilli, parfois mûri, et leur talent avec. 21 MAJ étaient passées sur les projets, les amours, les chagrins, les emportant, les remplaçant.
B1: Le cirque continuait de rouler de chapiteau en chapiteau: clown blanc, auguste, voyante, écuyère, monsieur loyal, contorsionniste et homme canon.
B2: Après Noël, j’ai cédé à la crainte d’être devenu l’étranger de mes amis, de n’avoir plus rien à dire à Comité par exemple.
B3: Mais dans le milieu hostile de la foule jeune, beauf et beurrée du Point FMR, cette amitié a persévéré.






A1: Après, je me suis engagé dans une ouverture, me disant: c’est la dernière fois que je franchis une frontière pour rencontrer un amoureux internet.
A2: Il s’appelait Moritz. Un étudiant. De Cologne.
A3: Parallèlement, AC&P trouvait le Dom moche, mais se trouvait très heureux de sa rencontre avec Roni. Un boulanger. De Cologne, lui aussi.
B1: Sur internet, notre échange avait étincelé; à Cologne, il ne fut pas le fruit défendu, car la Chute, elle, fut cueillie et consommée.
B2: Bien plutôt, il fut Canaan depuis le mont Nébo: toute une réserve de désir, d’élan interdits (comme on «reste interdit»); j’en fis à mon retour l’élégie comme de ce que la raison veut, mais que la chair ne peut, et qu’on nomme la paix.
B3: A Szohod, l’automne s’installait. Colomb avait croisé, le premier, la mer des Sargasses. Pour moi, je longeais – ou m’enlisais-je? dans la banquise molle des lentilles d’eau, sur les canaux.