Freedonia

«Il est maintenant 20 heures…»

Voici la dernière chronique de Freedonia, au moins vous ne regardez pas la télévision, avant le premier tour. J’angoisse terriblement. A Copenhague j’ai même fait un cauchemar du type scolaire (arriver en retard, n’ayant pas révisé, sans les papiers nécessaires etc.) qui impliquait une soirée électorale sur l’ORTF et Béatrice Marre (don’t ask). Cette angoisse tient à la grande incertitude du premier tour, et se rapproche assez d’une immense curiosité en passe d’être satisfaite. Curiosité sur le résultat bien sûr. (je mets ci-dessous, pour mémoire, une comparaison des sondages avec leurs devanciers de 1995 et 2002.) Curiosité intellectuelle aussi.

Je n’ai jamais vraiment hésité sur mon vote (Voynet), que j’ai annoncé et défendu ici assez tôt, et qui n’aurait pu bouger, en somme, que si Bové avait fait la preuve de son utilité et de sa capacité de rassemblement; il me paraît avoir fait une campagne correcte, intéressante (banlieues / ruraux, sans papiers et précaires) mais impardonnablement divisive à gauche de la gauche. Voynet a été semblable à elle-même, ambitieuse et intello, mais justifiée sur le fond: seul le rapport de force entre partis de gauche (le sien, le PCF, la LCR de toute évidence, vis-à-vis du PS) est garant d’une politique plus verte / progressiste / redistributive etc. Je ne suis pas hésitant non plus au regard de l’argument du «vote utile»: dans ce système, c’est aux candidats à me convaincre de voter pour eux; le PS se satisfait d’ailleurs très bien de la détermination présidentielle du reste du système politique, et ne propose pas la suppression de l’élection au suffrage direct: à lui, alors, de mettre en avant une authenticité et une crédibilité de gauche susceptibles de lui valoir les votes de la gauche.

Le point crucial pour moi est une interrogation de nature plus intellectuelle, sur le plan idéologique. De fait, Royal réincarne Jean-Marie Bockel comme acculturation tardive (et à ce titre, décallée, à contre-temps, donc absurde dans sa désuétude instantanée) de la «troisième voie» Schröder-Blair-Clinton. Discrètement mais sûrement, elle a repris ces «innovations» (comprendre: droitisations) du corpus idéologique de la gauche: la répression policière, l’intransigeance migratoire, les partenariats avec le privé, la valorisation de l’entreprise et du profit. Mitterrand, Jospin, avaient au moins le mérite de condamner en parole, de brûler en effigie, l’obscénité de l’argent et les courts-circuits sécuritaires liberticides. On n’en est plus là chez Royal, chez DSK, chez le PS en général d’ailleurs.

Bayrou et Royal finalement, sont le changement dans la continuité ou, pour les capitalistes, le plaisir sans le mal. Une société certes dominée par la finance et destinée à la mise en compétition mondiale, mais avec les amortisseurs minimums qui évitent son embrasement inesthétique (et préjudiciable au tourisme et au petit commerce). Bayrou comme Royal disent, dans la dernière ligne droite, des choses vraies: le primat de l’éducation et de la formation; la centralité politique de la condition du nouveau prolétariat des services. Il me semble (c’est mon biais idéologique) patent qu’ils n’ont pas les moyens, ni l’envie, de s’atteler de leur propre mouvement à des bouleversements réels dans ces domaines.

La question pour moi, la même en fin de compte que posent Bayrou et Royal et surtout Sarkozy: la société s’est-elle pulvérisée et placée idéologiquement dans la main de la droite, au point de rendre apparemment obsolètes, en tout cas en pratique: nettement minoritaires, les options classiques du progressisme? Si oui, est-ce au profit de la droite «assumée» de Sarkozy, de l’embrassement bipolaire de Bayrou, du recentrage royaliste? Le coeur de mon interrogation pourrait être ces deux choses, distinctes au demeurant: y a-t-il dans mon pays 50% et plus de gens pour voter Sarkozy? (quel rapport de force gauche/droite?) La «vraie» gauche est-elle condamnée à une longue cure d’opposition (un avant-goût de la Fin de l’histoire), comme au Royaume-Uni, en Allemagne ou ailleurs? (quel force de la gauche de gauche?)

Le vote Sarkozy a certes aussi la dimension personnelle qu’y attachent aujourd’hui ses deux challengers. Hier soir sur ORTF 2, il commençait chaque phrase par une plainte et/ou une restriction («mais c’est quand même extraordinaire…», «mais pourquoi voulez-vous…», «pardon de ne pas être d’accord mais…»). 36-15 Lacan oblige, Sarkozy est mécontent, menace, tance, pointe, stigmatise, fustige et caricature, il essaye de le faire mezzo voce (jusqu’au 6 mai). La politique de Sarkozy est celle de la rétorsion, du violentement, de la vengeance (de quoi? au demeurant).

Mais au bout du bout, si Sarkozy l’emporte, il s’agira bien pour la France dans son ensemble d’une nette bascule dans une société parcellaire, seulement concurrentielle, sans lieu commun pourrait-on dire, si ce n’est l’argent et les signes de sa possession. Peut-être le moment thatchérien est-il un douloureux incontournable de notre époque dans les pays riches, dont l’accouchement est facilité par les médias compradores. Notre pays avait, au moins en partie, su éviter ce tournant-là; j’espère, je crois profondément, viscéralement, de tout ce que j’en connais et que j’en aime, je crois jusqu’à dimanche vingt heures et jusqu’au 6 mai, qu’il en est encore capable.

Une dernière remarque: hier Matthieu DC revenant du grand meeting de Besancenot, disait: «ça donne envie». C’est un des grands mérites de Besancenot, comme personne et comme offre politique, de donner envie à l’électorat, plutôt que de l’acculer à un vote de raison, par élimination, défaut ou devoir.

«Moi je suis confiant dans la capacité de mon vote à faire gagner la gauche.» (AC&P)

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