Ensor
Au début, il avait été prié aux évènements mondains de l’ex-patrie.
A travers la foule caquetante et immuable, les miracles de contention des vestes Cyrillus sur les sexagénaires, les picoleurs de cocktail hors d’âge, parfois édentés, toujours à chemise jaune ou rose, les hyènes des sociétés de bienfaisance et les renards de l’import-export de petit pois, les gommeux qui avaient fait carrière sur leur mètre quatre-vingt-dix, les manoeuvriers de consulat à vestes croisées, parmi les gras et les maigres, les chauves ou les implantés, les parvenus et les fin-de-race, toujours méchants, toujours alcooliques, et tous jaloux des autres (tout fait envie quand on est bas), parmi eux, sa jeunesse lui avait fait un passeport suffisant car elle le distinguait. Il aurait pu, s’il se fût acharné, s’il eût retenu le nom de la petite dernière à demi idiote ou applaudi aux ascensions professionnelles usurpées et aux prébendes guignées avec succès, se faire un réseau utile — c’est-à-dire, pour obtenir un fromage chez Lactalys ou un ruban au veston.
Les soirées fastes, la beauté d’ambassade — car toute communauté expatriée a au moins une mangeuse d’hommes — jouait du piano. Nez ambitieux, menton lâche, joues fausses, robe chaste mais regard pas, fuck-me boots ou talons meurtriers : tous (toutes) voyaient qu’à elle seule, les pince-fesses laissaient des espérances littérales. Pourtant, sa propension à transformer Rachmaninov en happening bruitiste aurait dû valoir avertissement pour le vice-consul, le majordome et le conseiller du commerce extérieur affriolés: comme elle le disait à chaque fois, «cette violence et cette force s’harmonisent avec l’évènement.» Elle prenait un air inspiré, en massacrait trois d’une traite (concerti ou amants), puis fermait les yeux et attendait les vivats. Comme on s’ennuyait, on bissait.
Quant à lui, il n’avait pas souhaité retourner les invitations et, selon la loi implacable d’un milieu où les caisses de champagne sont les seules planches de salut, ne fut plus convié.
