Freedonia

«Der Mann ohne Eigenschaften»

En ce moment je finis la lecture de Lucien Leuwen, un joli roman inachevé de Stendhal, autour du destin amoureux et social d’un jeune homme sous la Monarchie de Juillet. L’intrigue joue pas mal du vieux conflit entre devoir (familial et de classe) et sentiments — devoir de réussite dans la politique juste-milieu et dans le monde, contre séduction d’une digne comtesse nancéenne, d’une part, et convictions républicaines de l’autre.

Dans cette désespérante période de l’Avent, solitaire, obscure et cinéraire, ce miroir plus direct encore et évident des ambitions insatisfaites de ma vie se présente: ma fiche de desiderata sous Rezog (en décembre je i-drague beaucoup et toujours en vain, aussi). Comme chacun sait, les pédés sont incapables d’atteindre à l’altérité, toujours ils se cherchent eux-mêmes derrière le poil hispanophone de l’Autre; en plus, voir en lui la rédemption de mes échecs me fait gagner encore plein de points catho-refoulé. Ca donne:

«Je cherche un garçon joli et gentil pour une relation SME (stable, mature, engagée) — ou était-ce un couple BLT (beau, lubrifié et tendre)? Accessoirement: un mec de gauche pour pas me faire tondre après la prochaine guerre, un pote incroyablement fluo pour mes amis, un gendre idéal pour mes parents, un père aimant pour mes futurs enfants.»

Le fils, le père, (le frère pourquoi pas), l’amoureux, l’ami, le militant parfaits, ajoutons le commis de l’Etat accompli: toutes choses vers lesquelles je me sens tendre en vain. Un autoportrait en creux. Je ne peux combler une mère perfectionniste et n’aurai pas de louange d’un père introverti; l’ambivalence de ma relation avec ma soeur ne tiendrait pas en trois mots ici, mais elle comporte sa part d’ombre; je ne suis pas le meilleur ami de mes meilleurs amis; ma situation durablement médiocre résulte, sinon d’une absence de talent, du moins d’un succès manqué pour de bon. Mon engagement est au point mort depuis 3 ans, par faiblesse plutôt.

Cette inanité rappelle une pensée que je traîne depuis un moment, qui visait plus mon absence de situation (géographique), mon non-lieu politique; mais qui s’applique bien à ma position sociale ou affective/sexuelle aussi, à la réflexion. Je ne suis pas moyen comme on dit «la classe moyenne»; cela ne me tente pas et ne reflète pas mon origine, mon horizon social, ma façon d’être, dans toute la certitude majoritaire dont jouissent les gens moyens. Ceci dit, je n’appartiens que très imparfaitement à l’élite – il y a toujours plus élitaire que soi, en termes de naissance, universitaires, intellectuels, de talent artistique, etc. Et je ne suis pas dans ce dernier lieu-dit sociologique et politique, la marge, avec laquelle je n’ai fait que flirter et dont tout le stigmate, l’autonomie, la réclusion ne m’apparaissent que vaguement et de façon purement intellectualisée donc euphémisée. Je ne suis nulle part, dans un no-man’s-land sans relief ni toponyme.

La conscience de cette ineptie soft est enrageante, tant surmonter de vrais défauts pour la vie en société (le pédantisme, la laideur, l’introversion, l’égotisme) a été un travail sur moi difficile, encore qu’inachevé. Elle renvoit à la tentation de la fuite, du relaps, du repli. Emerge également ce doute: si l’on veut exceller en tout, comme un fantasme absurde, bourgeois et parental d’homme de bien, ne court-on pas un plus grand risque d’échouer sur tous les plans à la fois?

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