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Stream of (class) consciousness

La condamnation à une peine d’emprisonnement (avec sursis) de Bédier, ancien secrétaire d’État aux programmes immobiliers de la justice, m’avait semblé à l’époque une manifestation définitivement fendarde de l’ironie de l’Histoire. La droite était très empressée de faire construire des prisons par ses petits potes et de les leur affermer ; tellement, qu’elle avait confié cette tâche à un pourri par ailleurs si pourri qu’il avait bien fallu l’y envoyer, ou presque.

L’Histoire, cette plaisantine, s’est pourtant encore surpassée : on a eu écho l’autre semaine du plaider-coupable de deux juges de Pennsylvanie, qui avaient abusivement condamné des jeunes à la détention, en échange de pots-de-vin de la société gérant les prisons qui les incarcérait. On ignore encore le nombre de jeunes concernés. Ces juges officiaient au tribunal de Luzerne County, une zone minière en déshérence, et connaissaient d’accusations de petite voire minuscule délinquance juvénile.

Je ne crois pas que l’on puisse se contenter de voir le cas comme marginal, local, individuel: les deux ripous du tribunal paumé. Des affaires récentes de corruption ont par exemple été mises au jour auss dans la magistrature française, s’agissant notamment des tribunaux de commerce ou de la Côte d’Azur.

Le cas pennsylvanien manifeste en fait une vérité de fond sur cette société, la nôtre, dans laquelle tout (poissons, forêt vierge, industries, postes, électricité, eau, assurances, banques hier ; aujourd’hui génome, prisons, police, armées) a vocation à être privatisé s’il ne l’est déjà. De ce point de vue, les deux juges sont même un succès: le jugement lui-même était privatisé et rentable. Les magistrats n’ont fait que dégager une marge de profit dans un contexte plus large et qui les surplombait, l’inégalité devant la justice (pour ne pas dire la justice de classe).

Ce contexte a deux jambes, celles du reaganisme (je n’ai pas de meilleur terme) : libre-entreprise et Etat répressif. Il s’alimente de la promesse d’une sorte d’éden hobbesien, sûr et prospère, et se heurte à une réalité : la concentration personnelle (et géographique) de la richesse qui découle du laisser-faire ; et donc, les tensions, les frustrations, les mouvements qu’alimentent cette inégalité. L’expérience atteste de l’effet uniforme du reaganisme : comme un CRS défend une vitrine, l’ordre public, justice et police, a pour objectif central de garantir la crudité des rapports économiques, et de légitimer et sécuriser leur inévitable corollaire de misère et de répression. Les juges n’ont fait que prolonger le raisonnement d’un cran dans sa logique : pourquoi ne pas ajouter encore un maillon à la «chaîne de valeur»?

C’est un bien que soit révélée cette affaire si éloquente, si tragique qu’on en rit, de peur de pleurer. Elle est la seule conséquence possible de l’univers de Sarkozy et de ses devanciers: un État placé en coupe réglée, policier et corrompu. Peut-être le qualifier de corrompu est-il abusif d’ailleurs : on ne saurait corrompre ce qu’on possède déjà, car abuser est le moindre des droits que confère la propriété.

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