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Pour le numéro 2 de Wendy Magazine, j’ai préparé ça. Je suis dégoûté parce que BenXP, Comité et moi avons un humour grave étroit (essentiellement à base de blagues belges, finalement).


Et si la diplomatie était avant tout une affaire de… psychologie ? Au-delà du cliché, la recherche scientifique la plus pointue tend à prouver le lien étroit entre représentation diplomatique, troubles surmoïques et usage langagier.
Ainsi, une récente étude menée par l’Institut diplomatique supérieur (IDS) de Louvain-la-Neuve (Belgique) révèle que sur 370 diplomates belges francophones de tous âges interrogés, 83% disaient avoir utilisé l’expression «amener à rescipiscence» dans la correspondance diplomatique mais seulement 17% étaient sûrs de connaître son sens (seuls 11% choisissaient la définition lexicologique correcte). Un diplomate sur trois établissait un lien entre l’emploi de cette expression et des difficultés dans son couple (deux sur trois chez les couples gay).
L’étude montrait en outre que sur 43% de diplomates à avoir reçu un e-mail les remerciant du bon moment de rire passé à lire leur TD (télégramme diplomatique), plus d’un sur deux n’était pas sûr de ce que la drôlerie résidait dans le premier ou le second degré de lecture. Plusieurs diplomates avouaient avoir été tentés d’utiliser le flamand — les flamophones en poste à Bruxelles n’envoyant de commentaires ironiques que dans 8% des cas, et des commentaires ironiques «à l’humour intelligible et donc blessant» dans 2% des cas seulement.
Sous le couvert de l’anonymat, plusieurs diplomates se sont confié. L’un d’entre eux reconnaît que «parler une langue sophistiquée, même à mauvais escient, est une nécessité professionnelle. Mais c’est aussi un exutoire de mon désir de paternité non satisfait. Plus d’une fois, lorsque j’ai été en poste à X., mes collègues ont ri dans mon dos — c’est à mon retour que j’ai commencé une cure».
Pour stabiliser les effectifs diplomatiques francophones, la Communauté française de Belgique a en effet pris l’initiative d’ouvrir une consultation de psychanalyse lacanienne tournant sur chacun des quatre sites bruxellois du Service public fédéral des affaires étrangères. Le Lacansinstituut a immédiatement donné la réplique en ouvrant des heures gratuites, en flamand, pour les diplomates anversois (la Flandre dispose de compétences diplomatiques depuis 1993). La Deutsche Gemeinschaft ne compte pas, pour l’heure, créer à son tour une pratique: seuls deux diplomates sont en poste en administration centrale à Eupen et il n’y aurait pas de lacanien germanophone pratiquant en Belgique, semble-t-il du fait de la suprématie des freudiens en langue allemande.
Dans les deux idiomes actuellement proposés, les exigences de la cure sont analogues, et se concentrent sur les facultés langagières et les dérèglements de la verbalisation (lapsus, logorrhée, verlan involontaire, etc.). «Beaucoup de nos patients associent de façon inconsciente le pouvoir et l’utilisation de mots non-recensés par les dictionnaires, explique Gerd van der Broot, du Lacansinstituut. A leur insu, ils multiplient également les paragraphes et les abus de ponctuation, fréquemment comme épouvantail de la figure du père qu’ils identifient avec leurs lecteurs à Anvers.»
L’initiative ne semble pas, pour l’heure, avoir dépassé les murs des administrations diplomatiques belges (un module spécifiquement consulaire, centré sur la rétention anale/verbale, est à l’étude). A l’étranger, Affaires étrangères Canada, confronté aux mêmes dynamiques langagières, s’est déclaré intéressé. «Nous en avons parlé à plusieurs collègues notamment latino-américains et des nouveaux Etats membres de l’UE, car ils parlent beaucoup pour ne rien dire, déclare un autre diplomate belge sous le couvert de l’anonymat. Mais la psychanalyse reste associée aux années de dictature.» Affaire à suivre, donc.
