Freedonia

Nous sommes tous des New York Post.

J’en veux à Strauss-Kahn de son comportement, parce qu’à cause de lui on ne parle plus des vrais sujets importants, comme le congrès du parti radical ou les municipali en Italie.

Cette histoire de Sofitel m’écœure plus que je ne saurais dire. Dans le nom déjà, il y a comme une invitation aux absurdes théories du complot dont SophCo est friande. SophCo est effectivement persuadé que tout cela est un piège de la Russie / de Sarkozy / de François Hollande / des trois, c’est comme pour Kennedy et le Crime de l’Orient-Express tout le monde est coupable.

Le plus grave, c’est cette fascination collective et morbide, et la mienne aussi, pour ce fait divers glauque. Twitter et la vidéo en ligne créent un monde d’immédiateté obscène, duquel les faits divers sortent vainqueurs, ou dans lequel tout devient fait divers (la chose la plus sensée que j’aie entendu dans cet ordre d’idées, c’est ça). Tout fait «Law & Order», d’ailleurs notre audience de l’audience de Strauss-Kahn est du même ordre qu’un exceptionnel audimat pour «Special Victim Unit», avec des cliffhangers incroyables mais vrais.

D’évidence, la victime présumée est et sera la principale victime, tout court, de cette soif dégueulasse et insatiable de scabreux, de ce storytelling permanent, de cette dramatisation du trivial (et inversement). On se moque bien d’elle, la défense de DSK la broiera (c’est la loi du genre), et puis on la renverra sans regret à son obscurité pour passer au scoop suivant. Pheel a fait un post très intelligent et sensible sur ce que devient la partie faible de ce type de procès, à propos de la jeune femme par qui l’«affaire Alègre» est arrivée. Cela m’a rappelé l’épisode de «South Park» sur le voyeurisme aux dépends de Britney Spears, épisode qui finit par le sacrifice de celle-ci pour obtenir de bonnes récoltes.

Au final, on épilogue ad nauseam sur une ou des histoires ignobles, dans un glissement insensible de la nouvelle importante à l’information secondaire au ramassage de la dernière des poubelles: le FMI tolère-t-il les agressions sexuelles? «Ophelia» (comme dans la télé-«réalité», les gens sont un prénom désormais, et même pas le leur) est-elle séropo? le salaud, il a aussi essayé de violer Tristane Banon! qu’est-ce qu’il lui a fait, au juste, et par quel orifice? (ah bon, sodomy c’est pas pareil qu’en français?)

Ces ténèbres sont enfin vertigineuses et terrifiantes pour moi, parce qu’elles me renvoient aussi aux limites que je sens de mes propres pratiques sur l’amour libre, le couple ouvert et la baise par ci par là. Évidemment, et heureusement, être un gringalet homosexuel lambda qui drague sans fin des steaks machistes ne présente pas les mêmes risques ni la même turpitude morale que l’érotomanie d’un homme de pouvoir arrivé. Mais ce que dit Hefez (au final, une difficile synthèse de l’analyse pulsionnelle à la Freud et du libertarisme) me frappe et m’effraye, parce que cela me touche de près. Comme le pouvoir chez Montesquieu, le désir va toujours à sa propre limite, la repousse sans cesse. C’est ce qu’on appelle jouer à se faire peur. Première sodomie, premier plan à trois, première choppe en plein air, premier accident de capote, premier mec avec un prince-Albert. Ou, aussi, le rocher de Sisyphe qu’est tout «palmarès»: il n’y a que le dernier pas qui compte. En compétition avec soi-même, ses propres complexes ou ses propres peurs (peur d’être laid, peur d’être seul, peur de mourir of course), on est perdant à chaque succès. La rectitude des gens chastes et fidèles me débecte et m’ennuie autant que je l’envie.

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