Freedonia

Go East








A1: Juste après, j’ai eu le concours, finalement. Mais loin d’exulter, j’ai juste ressenti de l’incrédulité, tant j’étais persuadé de l’avoir à nouveau raté. Je n’ai, alors et maintenant, pas éprouvé de joie, mais un lâche soulagement.
A2: Dans le succès comme jadis dans l’échec, mes amis m’accompagnèrent.
A3: Le souvenir de notre conversation, déjà, s’estompe. On faisait un résumé des épisodes précédents («en votre absence…»), NippleLoki expliquait la précarité des enseignants.
B1: Bien sûr, on vous rappelle tout de suite, quoique entre les lignes, que la réussite au concours n’est qu’une illusion d’optique. Derrière l’exaltation républicaine et l’éphémère coup de fouet pour la confiance en soi, on sent très vite que le plus dur ne fait que commencer.
B2: Emmanuel de Ngroung, guide assermenté du Vieux-Paris, m’avait baladé depuis les bétons encore frais de la ZAC Rive Gauche, via les restos louches du Chinatown et les splendeurs seventies du 13e, jusqu’aux recoins charmants et Art Déco de Montsouris. Il connaissait chaque rue, pas encore chaque immeuble.
B3: Il y aurait donc, à l’est, du nouveau. Du nouveau tous les trois mois. Il me fallut prendre mon souffle, avant deux ans de pingpong géographique.
C1: Au Nouvel An, on avait pris du champ dans la gentilhommière de BoxingBoy. Elle était vaste et à moitié à l’abandon, luxueuse ici et décatie là, un peu hantée, comme un revers de fortune.
C2: Pendant que Maaxxx surveillait la situation sur le front de la e-drague ycaunaise, on cuisinait un cassoulet. C’était doux et rassurant comme de lancer un feu dans l’âtre.
C3: Les Nippon étaient débarqués tard avec le vin et l’air de Paris.
D1: En 2011, dans un dîner d’adieux à Paris, on criait plus fort que la table d’à côté, on mangeait des cochonnailles.
D2: SophCo prédisait sans cesse la retraite en bon ordre de son amourette, et sans cesse il semblait qu’elle dût se prolonger encore.
D3: Matthieu DC jouait les consultants en look pour François B2. «Tu laisses mon mec et ses nœuds de cravate tranquilles!»
E1: Comme Budapest, Vienne flotte dans un costume trop grand pour elle. Avec l’hiver (Budapest aussi, je l’avais visitée par grand froid), elle est par districts entiers comme désertée. Différence, dans mon souvenir Budapest est uniformément de la couleur dont se patinent les pierres et ne frappe que par la démesure des étages et des boulevards, alors que Vienne parvient avec la même bouffissure à charmer l’œil, peinte en cent nuances pastel improbables.

E2: Vienne, nid d’espion où les avenues sont surtout solitaires, comme un décor de film noir à la remise. On se croirait dans Le Troisième Homme: la nuit tombée, le glas des églises angoisse comme un pressentiment, et qui dans le noir rompt de son pas le silence, effraie. On se hâte sur les pavés gluants de neige fondue. Du haut d’appartements gigantesques et lointains, on a soulevé le coin d’un rideau pour observer.
E3 : Et vraiment, Vienne engloutit d’abord comme un Tanger continental, connecte en interzone louche, fait un repère pour les proscrits, les aigrefins et les taupes. Comme dans un roman de Pierre-Jean Rémy, les rues de Vienne cachent de curieuses vieilles boutiques de livres anciens, qui sont peut-être aussi une façade pour d’autres trafics. Ces antiquariats poussiéreux, encombrés, leurs couloirs plein à ras bord de grimoires, semblent perpétuellement fermés. Ils affichent les horaires d’ouverture improbables et tout théoriques d’une église romaine.
F1: Elle me semblait loin, l’utopie sociale-démocrate évoquée par Farkas, même quand je longeais en rentrant chez moi le square éponyme et les innombrables HLM municipales.
F2: Toute une sociabilité de café se révélait, mitteleuropéenne par excellence. Les cafés se faisaient tantôt salons de thé pour dames de patronage gourmandes, tantôt foyers de la lassitude lounge, pour la jeunesse des dimanches affalée sur les banquettes, se remontant à coup de mélanges. Vienne hésitait sans cesse entre petit Berlin et gros Wiesbaden.
F3: Car il y a, derrière la meringue immuable à la Sissi Impératrice, une autre ville, une capitale, certes provinciale, mais jeune, sympathique, vivante et décontractée.
G1: La ville, prisonnière de son passé, ou simplement plus chanceuse que Paris, a conservé l’art de l’enseigne.
G2: Il faudra d’ailleurs, mais une autre fois, détailler par le menu les cafés viennois.
G3: Ce n’est pas la ville de Freud pour rien. Il y a de la folie chez ces gens. Parfois, je me suis dit qu’ils sont frappés de crétinisme consanguin, alpin, et parfois j’y vois une neurasthénie fin-de-siècle qui les épuise de culture et de refoulement, un terrain fertile pour tous les fétichismes.
H1: «Les voyages ont ceci de merveilleux qu’ils vous font rencontrer des lieux inconnus qu’aussitôt vous fuyez plein d’effroi». (Elfriede Jelinek, Lust)
H2: Les mecs viennois. Puissants, racés, fiers mais bêtes, prêts à la saillie et au petit trot, ils semblent des chevaux de course au rencard, destinés à la réforme: toute cette belle énergie, ces beaux muscles tendus vers rien. On dirait des atlantes au chômage, qui pourraient tout faire : habitué SS du One-Two-Two, diabolique entrepreneur jeune premier chez «Derrick», champion de ski carnassier, patriarche à Wolfsegg. Ils sont les rois du monde.
H3: Alternativement, de gentilles gens de province, des HSH quadragénaires, hétéros dans la vie, un peu ploucs, solidement bâtis, têtes de chou, francs comme le pain et bons comme la messe du dimanche, comme une grasse matinée ; beaucoup d’ironie à leurs propres dépens, qui les rend un peu excentriques. Red Bull versus Bœufs roux.

I1: Le Machin hébergé par «Le Bidule»…
I2: … pour voir d’un peu plus près la Carrière à laquelle je m’étais, une fois ou une autre, destiné.
I3: Parfois il me semblait que, dans le concert d’oriflammes hivernal sur la piazza, le drapeau de Saint-Christophe-et-Niévès battait au vent plus fort que les autres.
J1: Le doute affleurait.
J2: Doute sur mon avenir professionnel, sur l’absence de choix qu’avait été une vie toute de devoir, doute presque métaphysique. «”J’étais capable par moments, sans avoir à faire le moindre effort, de voir au travers de la création qui n’était d’ailleurs elle-même qu’un formidable épuisement. ‘Par moments’, dis-je’.'» (Thomas Bernard, Perturbation)
J3: Et à Bruxelles aussi, dans le décor de plastique et d’amiante pour moi si beau des bureaucraties FrItaLux, je ne savais plus bien de quoi demain serait fait, ou devrait l’être.

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