“Je n’ai pas pris trois métros et attendu douze minutes pour que jamais rien ne change !!!”
Je sors à Mairie d’Ivry entre un immeuble moche et un escalier. Il faut marcher un quart d’heure pour arriver jusque chez Isabelle mais ça vaut le coup : quelques mecs en survêt provoquant William par-delà le périphérique, des enseignes à faire craquer Lise-Marie et trembler les preuves des études américaines (« Porte du Métro », « le Luxo », « Centre municipal de santé »), des affiches à remplir les carnets et les sites web de Patrick (Che Guevara en soutien au PCF, « Et vous, vous en êtes où avec l’anarchisme ? »). Partout où je vais, je pense donc à mes amis mais à Ivry-sur-Seine, avec ses grandes artères qui s’appellent Lénine et Robespierre, je pense aussi aux villes marquantes : Créteil, Limoges, Manchester.
Chez Isabelle, il y a des amis du lycée que j’ai revus par hasard il y a quelques semaines, mon premier petit ami que je n’ai pas vu depuis six ans et que je suis censé détester, d’autres gens du lycée qui n’étaient pas mes amis, d’autres jeunes encore. Dix minutes après mon arrivée tardive, un débat est lancé sur Vincent Mac Doom. Reprenant les arguments de Fabien, je soutiens qu’il n’est pas un travesti. Nicolas, le mari de Laetitia, propose d’autres lignes de distinction : les mecs normaux et tous les autres qui sont des pédés. Je rétorque en éclatant de rire que je n’ai pas pris trois métros, attendu l’un d’eux douze minutes et marché un quart d’heure environ pour me faire insulter. Un autre débat sur le prénom de leur future fille me donne l’occasion de le faire chier en proposant tous les prénoms androgynes qui me viennent à l’esprit (il est déjà père d’une petite Camille qui dort à côté).
Plus tard, je dis toujours n’importe quoi en jonglant avec les joints qui circulent en sinusoïdes – ce n’est pas une barrette de shit qui est posée sur le plateau fleuri à confection de pétards de la sœur d’Isabelle, c’est un Raider®. Julien, mon premier amour, est de plus en plus beau mais dit « c’est sûr » à la place de « c’est clair » parce que ça l’énerve. Soudain, je suis pris d’une lisemarite paranoïdale et j’ai l’impression que Beaufita se fout carrément de ma gueule. Julien me dit que je n’ai pas changé à part la coiffure, je suis tout pâle et Isabelle me prépare mon lit avec une immense bassine au cas où et un oreiller couvert d’un singe Waïkiki®.
Le lendemain matin, dans le métro, même l’édito d’A Nous Paris me rappelle les dissertations d’économie de terminale : « Aujourd’hui, les marques s’affichent mondiales, parlent de la même façon à Jakarta, New York ou Paris. A l’heure du village global, de la communication de masse et d’internet, la canette de soda, le jean ou le t-shirt sont bla bla bla. » En route vers les restes de l’œuf de Pâques et la séance diapos à Suicide-en-Brie. En banlieue sud.
