Morgane avait emprunté un sac de pépette
Jeudi, Anne-Claudie tranchait dans le vif, constatant «donc tu es au chômage pour le moment» et demandant «et ton couple, ça se passe bien?» Philip, ça lui allait mieux sans la barbe. Les serveurs du «Potager» passaient par la rue pour apporter les plats, et Claire avait été en retard au théâtre à cause de l’alerte à la bombe à Châtelet-Les Halles, mais de toute façon «c’était bien mais pas génial».
Vendredi, me faire chier dessus par un pigeon dès le matin n’était pas un présage faste pour la permanence de nuit. Les deux gros classeurs de consignes passaient sans transition d’une vanne almodovarienne sur Farah Dibah dans Laberinto de pasiones (section: «les urgences protocolaires, qui a le droit aux escortes motocyclistes?») aux catastrophes radiologiques.
On rentre dans le bunker souterrain du Département par un sas à la James Bond, mais épuisé de faire pschouf-pschouf (comme dans la station spatiale d’«Y a-t-il un pilote dans l’avion?» 2, ou comme le fer à repasser de «Téléchat», c’est selon). J’avais vraiment les chocottes devant l’interphone de l’accueil, avec peine j’osais appeler pour qu’on m’ouvre. Nous franchîmes un grand couloir moche, tout droit vomi des années 70. Sur le mur, un plan du monde genre SPECTRE, genre Michel Barnier est le Docteur No; mais la pieuvre géographique du Département est marquée par des punaises de couleur sur un plan IGN fatigué. La chiffreure de permanence ouvrit la petite cellule des urgences de nuit, qui ressemble à une chambre d’EtapHotel, sans la vue sur la bretelle d’autoroute.
Le plus angoissant, au départ, c’était de ne savoir pas où sont les autres permanenciers. Il y a deux chiffreurs, quelque part, et la voix du garçon du standard, ailleurs. A la téloche, Patrice Drevet, icône de la génération des «Filles de 1973 (ont trente ans)», faisait du Jean-Claude Briali sur les cieux de traîne.
Où sont les toilettes? Je n’osai pas sortir explorer le moche couloir. Au moment où je me captivais pour «la Crim», le téléphone sonna; M. et Mme V. de Chaumont disaient que leur Sylvain avait eu des «bouffées délirantes» à l’aéroport de D***, «il faut un rapatriement sanitaire, c’est pas un drogué Monsieur, il est juste un peu paumé, mais nous on en peut plus, même s’il faut lui faire une piqûre pour lui faire prendre l’avion, nous on est d’accord, et après il faut le mettre à l’hôpital parce qu’on n’en peut plus». J’essayai de comprendre laquelle des deux procédures (1- le SAMU est prévenu, 2- le SAMU n’est pas prévenu) était applicable, je flippai un peu de faire une connerie. Comme disait la musique d’attente du SAMU, «I’m All Shook Up».
Le téléphone resonna. Cas nettement plus rigolo, la sheikha du Q*** rentrais à la maison (au palais?) avec les 27 personnes de sa suite. J’avais bien vu un truc sur les ouvertures des halls d’honneur, mais pourquoi voulait-elle des clebs pour renifler ses bagages? «Affirmatif», me dit le flic de permanence à la PAF du Bourget, pas plus perturbé que ça.
Couché 2 heures, après plusieurs conversations avec une dame du consulat de D*** («ça fait deux fois en une semaine qu’on a des problèmes à l’aéroport… il a monté le ton au guichet d’embarquement, ici c’est très mal vu»). Reveillé 7h20 par les époux V.
Vrai que la viennoiserie est mieux que le plateau repas.



Samedi, mariage de mon amie Anne-Karine, du culturel de Londres dans le château ou Sissi a passé la saison balnéaire of ‘75. Avec des Anglais et la côte normande. Avec du kir-amaretto et une longue discussion avec Morgane sur la fracture culturelle au Maroc. Avec des bébés qui ont des horaires de nightclubbers et «Crazy In Love» version Blur. Avec du bilinguisme pâtissier (Menthe / Mint). Avec un photographe français (travaillant à Londres), qui m’expliquait que je pouvais éviter les photos jaunes avec l’option «éclairage au tungstène». Et Vincent Delerm qui avait failli venir, «mais il y a la promo de son nouvel album», et moi à érailler ma voix en montant à la fin de chaque phrase en répétant: «Kensington square, Kensington square».









