Freedonia

QCM

Il me faut maintenant revenir sur mes erreurs, pour amender mon raisonnement et pour ce que les erreurs apprennent. Et puis réfléchir à haute voix.

1. Je me suis gourré sur le rapport de force. Le pays est à droite, comme me l’a toujours dit mon père et comme je ne voulais le croire. La gauche ne peut gagner que par exception, du fait des mérites atypiques de son candidat et/ou de l’usure de l’équipe sortante. Le facteur le Pen (et le refus, tardif, de Chirac de s’y allier) a aussi, objectivement, joué à son avantage en rendant impossible la réunion des droites; ce n’est plus le cas.

2. De fait, «l’aggiornamento» de Sarkozy, complaisamment loué par les médias et d’ores et déjà admiré par la concurrence, écarte maintenant ces deux écueils. En pratique, il est l’appropriation des thèses lepénistes ou autres par la droite parlementaire, sans rupture avec ses propres notables ni ses clientèles traditionnelles. Autrement dit, l’incorporation au fond conservateur français des grandes innovations théoriques de la réaction internationale: «Nouvelle Droite» (thatchérisme fiscal et budgétaire, marginalisation des syndicats, rétraction du droit du travail, privatisation de la protection sociale, vision déterministe – génétique et «racialiste» – des rapports humains), néo-conservatisme américaine (peines planchers et gestion carcérale de la misère, valorisation des églises comme corps intermédiaires, privatisation et confessionnalisation scolaires, conflit des civilisations). Le sarkozysme, c’est le mégrètisme à visage humain, en tout cas acceptable par Mehaignerie.

3. Je me suis trompé sur l’écho trouvé par ce ravaudage idéologique de la droite. FakeMannequin:Action dit: les gens sont aigris, c’est un vote de rancoeur et de jalousie, ce qui colle bien avec cette France atomisée et petite que je me refusais à voir, un France revancharde où le gain individuel se mesure aussi à ce qu’on fait perdre à celui d’en-dessous.

4. Je ne me trompe pas sur la place obscène de l’argent dans la présidence qui s’ouvre. Les débuts à 135 000 euros la semaine d’introspection maltaise montrent le caractère déterminant, dans la personne et le projet politique de Sarkozy, de ses connivences avec les grands possédants. La politique assume désormais son rôle de courroie de transmission du grand capital – de façon amusante, il n’y a plus même à dire cela de caricature à la Laguiller.

5. Je n’avais pas assez vu la place du vote vieux. Tous mes vieux: ex-chiraquiens, ex-villiéristes, ex-barristes, ex-n’importe quoi mais de droite, votent Sarkozy. 75% des vieux français votent Sarkozy (Royal est majoritaire ailleurs, avec l’exception aussi apparemment des 25/35 ans, ma génération pourrie et arriviste qui n’en veut), c’est une des causes sociologiques fortes de sa victoire.

* * *

Maintenant, il faut aussi réfléchir à ce que va faire la gauche, et ce qu’elle risque et doit.

1. ComitéCentral dit: La droite a le sentiment de vivre son mai 1981, elle va au devant de graves déconvenues comme la gauche en 1983 et après. Nicolas B2 ajoute: sans s’en rendre compte, les gens ont réélu Chirac. C’est, je crois, vrai de deux manières. D’abord on fait quand même du neuf avec des vieux (Fillon, Alliot-Marie, Juppé et compagnie). Egalement, dans le sens où, rapidement, la révolution conservatrice va, comme avant, comme ailleurs, se heurter aux résistances, aux inerties, à ses contradictions internes.
- apories idéologiques: comment faire plus sécuritaire avec moins de flics et de juges? comment continuer à piocher chez les ouvriers qui craignent les délocalisations, en faisant la politique de leurs patrons?
- dissensions des équipes: les rad-soc (Borloo et autres) adhèreront-ils dans la durée à l’idéologie et au recrutement Opus Dei de Sarkozy? Chirac a déjà échoué sur ce point.

2. Je suis curieux de savoir comment, et en accordant quel degré de priorité, Sarkozy pourra concilier ses engagements Hulot et plus généralement environnementaux (taxe carbone…) avec sa proximité aux patrons. Je reste fermement convaincu que l’urgence écologique arrive en tête, et rattrapera qui l’a ignorée (citoyen ou décideur).

3. Royal a levé, comme DSK n’avait pas su le faire (La Flamme et la Cendre) ces cinq dernières années, le tabou de l’alliance au centre. L’apparente évidence des résultats de premier tour, c’est que le réservoir de voix est chez Bayrou et non chez les alliés ou les trotskystes. On passe en 2007 du schéma chevénemento-jospinien (programme commun, gauche plurielle) à la stratégie molléto-rocardienne (troisième force, «ouverture»). Je suis curieux de voir si les résultats des législatives justifieront ce choix, ou montreront que les alliés et rivaux de gauche reprennent des couleurs et leur liberté, après le vote «utile» pour Royal et son plantage. Au demeurant, le PS n’aura pas grand chose à négocier avec Bayrou, qui se retrouve d’ores et déjà, et une nouvelle fois, pire que seul: seul avec Marielle de Sarnez.

De ce point de vue et au passage, la candidature de Dominique Bertinotti (PS ouverturiste) face à Martine Billard, la sortante verte, à Paris I-II-III-IV, me donne simplement envie de hurler ou de gerber. C’est cracher à la gueule d’une alliée; s’asseoir sur son travail d’élue assez réglo et classe; et, dans le pari «les UDF plutôt que les Verts», abandonner la proie pour l’ombre.

4. Il me semble que le PS, avec ce recentrage, ouvre la question (déjà débattue avec Xavier Prière-de-hurler) du rapport avec sa gauche.
- a-t-il raison de considérer comme acquises les voix de la gauche de gauche? Je pense au contraire que, partout (Royaume-Uni, Allemagne, Pays-Bas, Italie, même Etats-Unis) le centrisme des sociaux-démocrates les éloigne durablement des «vraies» gauches, rendant plus difficile et instable leur alliance, plus inconciliables leurs idées.
- même en répondant oui à la première question, est-ce assez d’aller pêcher chez Bayrou pour redevenir majoritaire dans le pays. Je ne le crois pas. On peut aussi penser que sous la puissance et la réélection, le blairisme, la Troisième Voix, occultent en fait une rédition idéologique et un risque de faiblesse durable pour la gauche. A quoi bon gouverner si c’est avec les thèmes et les idées de l’adversaire, parfois avec l’adversaire tout court (Clinton, le SPD, le PvdA hollandais)?

Il n’y aurait pas de honte ni de mal, sans doute, à repenser à fond ce que peut être un pacte majoritaire sur des bases idéologiques de gauche.

5. François et Nicolas B2 disaient, dimanche au soir: Royal les a déjà tous grillés, avec la campagne participative. Je suis d’accord pour dire qu’une piste de la gauche est dans le participatif, à la fois pour des raisons médiatiques/tactiques (un débat citoyen, comme son nom l’implique, c’est bien) et de fond: la république d’un peuple de citadins bacheliers ne peut fonctionner, choisir, voter comme la république d’un peuple de paysans à certif. Il y a beaucoup à réfléchir, sur le terrain institutionnel mais aussi économique, sur la place, le pouvoir (politique, économique), les perpectives à offrir à une population très éduquée, ayant accès aux médias, mais soumise à la tyrannie et au nivellement de l’argent (dans sa situation professionnelle et dans ses goûts).

6. Qu’est-ce qu’une politique de gauche qui parle aux vieux? Est-ce que, pour répéter encore cette blague des Guignols sur le médecinisme, «les vieux on leur pique leur portefeuille et encore ils disent merci»? Il faut certes montrer que la capitation médicale, l’absence de politique de l’emploi aux âges élevés et de sanctions des entreprises dégraissantes, frappent d’abord les vieux. Que la loi Fillon sur les retraites est usine à vieux pauvres. Que l’exonération fiscale des patrimoines prépare une classe de (vieux) rentiers, donc une lutte des âges qui n’est pas au profit de la sécurité des vieux. Je doute que cela suffise vraiment.

7. Plus que jamais, il faut militer. Cela relève plus de l’intime conviction que de la démonstration. Sûrement aussi, parce que cette défaite est tout particulièrement amère. Jamais, dans ma majorité civique, je n’ai gagné une présidentielle. En 13 ans, j’ai connu deux victoires politiques (1997-98, 2004), j’excepte celle ambiguë du référendum. je n’ai pas atteint l’âge où l’on se satisfait d’être spectateur de son destin politique.


PS: sur le même sujet, intéressant interview d’Emmanuel Todd. Je pense que ComitéCentral ricane sur l’analyse via les structures familiales, d’ailleurs superfétatoire me semble-t-il.

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