Freedonia

The Slippery Slope

Décembre revient, forcément, le moment difficile. Le 1er décembre la marche contre le sida honore les morts mais avec des camarades, des êtres chers, des gens beaux de militantisme ou beaux tout court — mais cette année, je n’ai pu participer, n’ayant pas trouvé de cortège en Ruritanie. Décembre où toutes les disparitions autour de moi sont survenues, réverbérant d’année en année et maintenant l’angoisse de ma propre mort, de la solitude, de la dislocation de mes attaches affectives. Et le constat de la décrépitude, de la submersion de ce qui, à 10 ans et encore à 15, pouvait me sembler incontestable, pérenne et solide dans ma famille: le rôle, les traits de chacun, figés alors dans le rituel des Fêtes et aujourd’hui sur des photos. J’ai récemment songé à garnir, finalement, l’album, même s’il ne vaut mieux pas.

Je l’avais acheté comme cadeau pour moi-même, à la fin des oraux de l’E.N.A., en décembre aussi. Un album rouge relié de cuir, sous-sol du Bon Marché, que j’avais convoité longtemps. Il était intemporel, sophistiqué, vain finalement, autant que ce qu’il devait contenir. Un contenant parfait pour un parcours parfaitement bourgeois.

A Venise, BoxingBoy et moi avions eu une conversation assez tendue sur le fait que je ne regardais pas en face les causes de mon échec au concours. Je me dis aujourd’hui que, de deux choses l’une: soit les raisons de recalage du jury étaient inavouables et il est cohérent qu’au final, le même système me fasse échouer dans un emploi subalterne et sans perspective; soit je suis moins bon que je n’ai bien voulu le penser, et mon destin, le même, est mérité. Dans les deux cas, je me trouve coincé là, pas à la hauteur de mes ambitions qu’aiguillonnent ces jours-ci le roman-photo médiatique de «l’ascension irrésistible de Ségolène» (par écho, ce qu’on réévoque de Mitterrand) et le publi-rédactionnel sur mes contemporains plus arrivés.

Je décrirais bien ce que me font les passages furtifs et oublieux de David sur MSN récemment, mais ce ne serait pointer que la partie émergée d’un souci plus large, plus large dans la sphère affective (comme ComitéCentral l’a demandé une fois: «veux-tu vraiment être avec quelqu’un?») et au-delà (faut-il boire le calice des illusions perdues jusqu’à la lie?). J’attends Nowël que je redoutais les dernières années: les déceptions, le spectacle de la marche descendante de mon environnement et de mes espérances, sont une contrepartie connue et anticipée de ce qui subsiste de répété et de rassurant, et que je veux et peux resaisir encore.

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