C’est arrivé près de chez vous.
Du sang sur la chaussée ou dans les chambres de bonne, mais séché, rincé depuis longtemps. Invisible, banalisé, passé, mais proche: à quelques pas de chez moi. L’histoire criminelle est grattée la première du palimpseste urbain, et les faits divers sont rarement gravés dans le marbre des plaques commémoratives. Le quartier continue, encore un peu, à respirer l’air interlope des hôtels borgnes et des bars montants, des sexechoppes et des gitanes-maïs des maffiosi de Pigalle — enfin il devient à vitesse accélérée une grande rue des Martyrs: chic (toujours), vivant (mais pas la nuit), familial (recomposé avec tact), divers (mais bourgeois).
Pourtant, rue Massé habita un temps Paulin, le tueur de vieilles dames, évoqué ce weekend dans un docutélé. Il descendait de chez lui — par la même rue que moi? — pour aller danser dans les boîtes des Boulevards, et des Halles, se travestir en Eartha Kitt et blanchir ses nuits au Palace. Il remontait, dans Pigalle, tuer des vieilles. Après, il a déménagé, fait une soirée des Césars des boîtes de nuit, et il est devenu l’ami de Line Renaud. Il a dû croiser tout l’univers mythique des dancings des eighties, la métempsychose antérieure des TBS: Jenny Bel’Air, Pacadis, Caroline Loeb, Lio, Mourousi, Emaer, Paquita Paquin. Il était beau et bidon comme une photo de Pierre & Gilles, comme une pub pour le jus de raisin. Toxico, tapin, tueur, truand, péroxydé, séropo, nègre, narcissique, et portant le papillon avec classe.
Avenue Trudaine, Action directe mena il y a 23 ans la guerilla urbaine contre la police. Laissa deux flics sur le carreau, en blessa un autre gravement. Comme l’a dit non sans beauté (la beauté du mal?) un des anciens terroristes, tout est englouti: ces policiers, leurs familles, leur mémoire; les prisonniers d’AD, leur santé et leurs engagements. J’ai des souvenirs flous de projecteurs de télé éclairant quelque ministre devant chez Georges Besse, de photos («wanted») sur un mur de commissariat du bas-Meudon. Les usines Renault-Billancourt ont été rasées, laissant la place au mirage d’un musée patronal et contemporain. Avenue Trudaine se dressent toujours les grands arbres et les aplombs haussmanniens; il y a des antiquaires et un resto italo/bobo.
