Voter non
Freedonia, l’interface consociative, ne donne pas de consigne de vote (à ses deux lecteurs). Peut-être est-ce quand même dans son rôle de «note pour plus tard» que je mette ce qui, dans l’état présent de mon esprit, me conduit à voter non malgré tout.
Malgré l’ethos de classe, professionnel (où tout le monde, de mon prof d’allemand à une pétition de collègues avortée, est pour le oui, sauf le type sympa, érudit mais bizarre qui a très peur que la Turquie rentre dans l’Europe). Malgré la propagande à tous les étages, même du «Libé» du matin (sauf Pierre Marcelle, comme toujours une trempe au-dessus). Malgré la perspective que si je votais «oui», peut-être Blair tiendrait parole et ferait voter les Britanniques, qui voteraient donc non, et qui se sortiraient du jeu — ce serait une bénédiction pour l’Europe. Malgré mon fédéralisme et ma capacité à reconnaître que la partie I n’est pas si mauvaise. Malgré la consigne de vote de la gauche européenne et des syndicats européens.
Voter non parce que
1. C’est un texte faible. Confus faute de vrais consensus ou vision à certains endroits (lire la définition de la majorité qualifiée et l’article sur le vote du budget). Un texte d’ailleurs moins fédéraliste que moi.
2. Faire de la partie III un chapitre de constitution est un tour de passe-passe, une confusion délibérée entre codification des textes et sacralisation. Si on n’avait fait que codifier, on pouvait à la rigueur se passer de partie III en renvoyant à une liste d’articles restant en vigueur, mais on ne l’a pas fait ; on a tout remis noir sur blanc — à chacun le droit d’en tirer des conséquences.
Au demeurant, qui a dit qu’il fallait codifier à droit constant? (c’était l’argument phare de ComitéCentral au début du débat). Pourquoi le libre-échange et la concurrence non faussée, à supposer même qu’ils aient eu ou qu’ils aient leur pertinence, devraient se formuler dans les mêmes termes en 1957, en 1992 et en 2005?
3.la gauche qui vote non est, dans l’ensemble, celle dans laquelle je me reconnais — le PCF, l’extrême-gauche, Emmanuelli, la gauche des verts, les alter- et «mouvementistes», alors qu’en revanche la gauche qui vote oui est celle qui a pu, dans le passé, me faire penser «bonnet-blanc et blanc-bonnet», cette deuxième gauche chrétienne ou rocardienne.
4. au niveau le plus profond, le plus déterminant de mon raisonnement, et cohérent avec mon 3., je crois que c’est donner sa chance à l’expression d’un rejet très profond, et à mon sens légitime, des élites et du régime (européen et français) par le peuple (je ne sais pas si «le peuple» est le bon mot, «la multitude» dirait le ouiste Negri, les masses, les couches populaires).
C’est je crois une partie (la partie la moins perso) du raisonnement de Fabius, qui voit avec concupiscence cette puissance de mobilisation et de colère du coeur de l’électorat de gauche.
Le reste de mes réflexions, pour le moment, portent sur ce que cette gauche pourrait se donner comme objectifs européens. Outre la mise en place d’institutions proprement fédérales, au moins sur un «noyau dur» de volontaires, il n’y a pas je crois pénurie de projets. J’ai lu la proposition d’Emmanuelli, juste à mon avis, d’un budget supplémentaire pour financer l’élargissement. En tout cas sortir du scandaleux «groupe des 1%» serait malin (mais là je sais que je rêve). Il y a la recherche. Lever un impôt européen (au moins entre ceux qui veulent, mais que les Lettons et les Britanniques n’espèrent pas participer à ce que cette taxe financerait: recherche, redéploiement industriel, formation, etc.). Il y a, mais cela est voir loin ou nulle part, l’idée que, des monopoles naturels existant au plan européen, il faudrait des services publics nationalisés européens du chemin de fer, des postes, du téléphone (au moins pour la partie réseau certainement). Enfin réguler en commun et pour de vrai (à défaut de renationaliser en commun) les opérateurs pour donner de la consistence à ce qui est pour le moment la tartufferie du «service universel».
Bien sûr, de tout cela on ne prend de toute façon pas, quel que soit le vote (les sondages discrets dont j’ai écho disent; quel que soit le niveau du non), le chemin. Mais je ne pense qu’il soit jamais vain, pour ceux qui ont peu, de poser un acte politique d’existence et de refus. Il n’est qu’à voir l’effroi — qui dépasse à droite, je crois, la simple déception — des savants et des puissants devant ce «non» qui se profile.
