Post-mortem



(dernières photos d’Avedon, parues dans le New Yorker).
Un plan, finalement, c’es toujours trop ou trop peu. On ne peut jamais se taire entièrement, ni manquer tout à fait d’intérêt, ni passer outre la personne, ce qui mène à «l’envahissement de la chair par l’esprit», comme écrit Yourcenar. En même temps, les paroles, l’empathie: l’altruisme, sont à la longue (mais désormais de plus en plus vite) des tue-le-désir. Ou alors, j’ai fait un premier tour du sujet. Ou alors, nouvel effet tapir. Ceci soit dit pour teaser le segment du lectorat de freedonia qui prend ses pauses café au Département.
Jeudi, le Conseil d’a failli faire son métier en repérant une faille juridique dans un texte que je lui présentais:
(premier président) – En fait, la clause de rétroactivité figure aussi dans le second, mais rédigée de toute autre manière.
(vice-président, faussement ennuyé) –On pourrait demander au Département de s’en tenir à un modèle…!
(rires complaisants alentour)
(vice-président) –j’ai froid, il fait froid.
(deuxième président de section) –la salle la plus froide, c’est celle de section de f…
(premier président de section) – Non, non, maintenant on la chauffe, du coup c’est ici qu’il fait froid.
(l’assemblée générale frise l’hystérie)
(vice-président) –Peut-être que ça n’intéresse pas les commissaires du gouvernement, tout ça.
Sur le chemin, dans les rues bordées de palais début de siècle, l’autre, désaffectés, des nurses noires effarées et tristes promenaient dans leurs poussettes des enfants blancs stupéfaits de plaisir. Juste après, mais ailleurs, l’intégrité publique a failli franchir un pas de géant:
(délégué machin, interrogé) – J’ai un avion à prendre, alors je fais vite. Sinon, ma législation est géniale et il n’y a aucune poursuite en cours.
(mister chair) – Même pas sur l’affaire Truco?
(délégué machin, souriant) – Ce n’est pas apparu sur nos radars.
(mister chair, sourire complice) – Allez bon vol, bisous.
Cette semaine a été fatale à ma vocation. J’aime toujours la vie administrative, je me sens toujours fait pour l’Etat, ou quelque chose comme ça. Mais je ne suis pas un bon agent du Département: trop irritable, aucun calcul, aucune dissimulation, la lecture de Gracian et Castiglione a été gâchée. Pas assez patriote pour partir de l’intérêt de mon pays plutôt que d’un point de vue moral. Cette administration aime trop se lire et s’écoute parler. Plus, je suis réduit par ma position subalterne à subir l’attentisme lâche venu d’en-haut. Peut-être ai-je juste trop d’ego ou trop de certitudes pour servir.
